Grammaire pratique des coupes
Couper, ce n’est pas seulement « raccourcir » : c’est décider à quel moment le spectateur reçoit une information, change d’attention, ou ressent une impulsion. Une coupe efficace est souvent invisible parce qu’elle arrive au moment où l’esprit est prêt à accepter un nouveau plan.
Coupe franche (cut)
Principe : passage direct d’un plan à un autre, sans effet. C’est la coupe la plus neutre et la plus fréquente.
- À utiliser quand : l’information est claire, la continuité est simple, ou vous voulez un rythme net.
- Risque : si l’axe, l’échelle ou la direction changent sans préparation, la coupe peut paraître « dure » ou confuse.
Exemple : une personne ouvre une porte (plan moyen) → coupe franche sur un plan intérieur (plan large) pour révéler la pièce. La coupe fonctionne si l’action « ouvrir » est lisible avant de changer de lieu.
Coupe sur mouvement (cut on action)
Principe : couper pendant un mouvement (main qui se lève, corps qui se tourne, objet qui passe), en reprenant le mouvement dans le plan suivant. Le mouvement sert de pont perceptif.
- À utiliser quand : vous voulez accélérer sans perdre la continuité, ou masquer un changement d’échelle/angle.
- Règle pratique : coupez dans le mouvement, pas avant qu’il démarre ni après qu’il se termine.
Exemple : plan 1 : la main saisit une tasse (début du geste) → coupe → plan 2 : la tasse se lève et arrive à la bouche (suite du geste). Le cerveau « colle » les deux plans grâce au geste continu.
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Coupe sur regard (eyeline cut)
Principe : un plan montre un personnage qui regarde, le plan suivant montre ce qu’il regarde (ou l’inverse). La coupe suit la logique de l’attention.
- À utiliser quand : vous voulez guider le spectateur vers un détail important, révéler une information, ou créer une attente.
- Point clé : le regard doit être lisible (direction, intention) avant la coupe.
Exemple : plan 1 : personnage fixe quelque chose hors champ, léger arrêt → coupe → plan 2 : un téléphone qui vibre sur une table. La micro-pause avant la coupe peut augmenter la tension.
Coupe sur son (sound cut / J-cut / L-cut)
Principe : le son guide la coupe. On peut faire entrer le son du plan suivant avant l’image (J-cut) ou laisser le son du plan précédent continuer après la coupe (L-cut).
- À utiliser quand : vous voulez une transition fluide, une anticipation, ou un changement de lieu/temps plus doux.
- Règle pratique : choisissez un son « porteur » (mot-clé, bruit identifiable, ambiance) qui sert de passerelle.
Exemple : on entend une sirène (son du plan suivant) pendant qu’on est encore sur un visage inquiet → coupe → plan suivant : rue avec véhicule d’urgence. Le son prépare le cerveau au changement.
Coupe de réaction (reaction cut)
Principe : couper vers la réaction d’un personnage (visage, geste, silence) plutôt que de rester sur l’action principale. La réaction devient l’information.
- À utiliser quand : la compréhension passe par l’émotion, l’implicite, ou l’évaluation d’un événement.
- Risque : trop de réactions peuvent ralentir ou diluer l’action si elles n’apportent rien de nouveau.
Exemple : plan 1 : quelqu’un annonce une nouvelle → coupe → plan 2 : réaction (regard, respiration, micro-sourire). La coupe dit « voilà ce que ça signifie ».
Critères concrets pour décider du moment de coupe
Pour choisir quand couper, posez-vous des questions simples et observables. Une bonne coupe répond souvent à au moins un de ces critères.
1) Changement d’information
Coupez quand une nouvelle information doit arriver (nouvel objet, nouveau lieu, nouvelle relation, nouveau détail utile).
- Test : si vous restez 2 secondes de plus, apprenez-vous quelque chose de plus ? Si non, la coupe est probablement prête.
2) Fin d’action lisible
Coupez quand l’action est compréhensible (pas forcément terminée), c’est-à-dire quand le spectateur peut compléter mentalement.
- Astuce : cherchez le moment où le geste « raconte » déjà son intention (main sur la poignée, corps engagé, objet en mouvement).
3) Apparition d’un nouvel enjeu
Coupez dès qu’un élément change la situation : une contrainte, une menace, une opportunité, une surprise visuelle/sonore.
- Exemple : un personnage s’apprête à sortir → un bruit derrière lui → coupe vers la source du bruit ou vers sa réaction, selon ce que vous voulez privilégier.
4) Saturation visuelle
Coupez quand le plan a « tout donné » visuellement : le cadre est stable, l’œil a exploré les zones importantes, et l’attention commence à décrocher.
- Signes : vous regardez le timecode plus que l’image, vous sentez une répétition, ou l’action devient mécanique.
5) Besoin de respiration
Parfois on coupe pour laisser exister un moment : une pause, un silence, un plan plus large, un plan de réaction. La respiration n’est pas forcément plus long : c’est un changement de densité.
- Indicateur : si tout est en gros plans rapides, un plan plus posé peut clarifier et soulager.
Comprendre la lisibilité : ce qui doit être vu avant d’être coupé
La lisibilité, c’est l’information minimale nécessaire pour que le spectateur comprenne ce qui se passe sans effort. Couper trop tôt crée de la confusion ; couper trop tard crée de la lourdeur.
La « check-list » d’information minimale
- Qui : sait-on clairement quel personnage agit ou réagit ?
- Quoi : l’action est-elle identifiable (prendre, donner, cacher, fuir, observer) ?
- Où : le spectateur sait-il dans quel espace on se trouve (même approximativement) ?
- Orientation : comprend-on la direction (vers où il/elle va, d’où vient le regard, où se situe l’objet) ?
- Conséquence : a-t-on vu l’élément qui justifie le plan suivant (cause → effet) ?
Exemple concret : si un personnage « regarde quelque chose », il faut au minimum voir le départ du regard (direction + intention) avant de couper sur l’objet regardé. Sinon, le plan suivant arrive sans préparation.
Deux erreurs fréquentes
- Couper avant l’intention : on coupe sur un objet sans avoir montré que quelqu’un le cherche/voit/entend. Résultat : information flottante.
- Couper après la redite : on reste sur un plan alors que l’action est déjà comprise. Résultat : rythme qui s’affaisse.
Méthode d’analyse plan par plan : contenu, émotion, direction, durée
Pour décider des coupes, analysez chaque plan avec une grille simple. Elle vous aide à repérer ce que le plan apporte et quand il cesse d’être utile.
Étape 1 — Contenu (quoi)
Notez en une phrase l’information principale du plan.
- Questions : Qu’est-ce que je dois comprendre ici ? Quel détail est indispensable ?
- Sortie attendue : une phrase claire, par exemple : « Il cache l’objet dans le tiroir. »
Étape 2 — Émotion (comment)
Identifiez l’émotion dominante (ou l’absence d’émotion) et comment elle est portée (visage, posture, rythme interne, silence, tension sonore).
- Questions : Qu’est-ce que le spectateur doit ressentir ? Est-ce que le plan le transmet déjà ?
Étape 3 — Direction (où)
Repérez les vecteurs d’attention : regard, mouvement, entrée/sortie de champ, source sonore, lignes du décor.
- Questions : Où l’œil va-t-il ? Vers quoi dois-je guider la coupe ?
Étape 4 — Durée (combien)
Déterminez la durée utile : le temps nécessaire pour capter l’information minimale + l’effet voulu (impact, tension, respiration).
- Questions : À quel moment l’information est-elle acquise ? À quel moment l’émotion bascule ?
Outil pratique : annoter la timeline
Sur votre timeline, placez des marqueurs à chaque moment où l’un des éléments change : nouvelle info, changement émotionnel, changement de direction, fin d’action lisible.
Plan A : 00:00 intention visible (main vers tiroir) | 00:02 objet apparaît | 00:03 geste masquage lisible | 00:05 redite / inertieCes marqueurs deviennent des candidats naturels de coupe.
Mini-ateliers : 3 points de coupe possibles dans un même plan
Objectif : apprendre à voir qu’un plan contient souvent plusieurs « sorties » possibles, chacune modifiant le rythme et la compréhension. Faites l’exercice sur un seul plan de 6 à 12 secondes (action simple, lisible).
Atelier 1 — Plan d’action : « prendre un objet et le cacher »
Plan unique : un personnage prend un objet sur une table et le glisse dans une poche.
| Point de coupe | Moment | Impact sur le rythme | Impact sur la compréhension |
|---|---|---|---|
| A | Dès que la main touche l’objet | Plus rapide, plus nerveux | Risque : on ne sait pas encore ce que c’est (info minimale incomplète) |
| B | Quand l’objet est clairement visible 0,5–1 s | Rythme dynamique mais lisible | On identifie l’objet, la coupe peut aller vers une réaction ou un détail |
| C | Après que l’objet est dans la poche (action lisible terminée) | Plus posé, sensation de « point final » | Très clair, mais peut ralentir si l’enjeu est l’urgence |
Consigne : montez trois versions (A, B, C) en enchaînant vers le même plan suivant (par exemple un visage qui observe). Notez laquelle rend l’observation la plus claire et laquelle crée le plus de tension.
Atelier 2 — Plan de regard : « entendre quelque chose hors champ »
Plan unique : un personnage travaille, puis s’arrête et tourne la tête vers une porte.
- Coupe 1 (précoce) : couper dès le micro-arrêt (avant le mouvement de tête) → rythme vif, mais il faut un son très clair pour justifier.
- Coupe 2 (standard) : couper pendant le tourné de tête → coupe sur mouvement, très fluide, bonne continuité.
- Coupe 3 (tardive) : couper après que le regard est fixé sur la porte → augmente l’attente, prépare une révélation.
Justification attendue : pour chaque coupe, écrivez une phrase : « Je coupe ici parce que… » en citant un critère (nouvel enjeu, direction, respiration, etc.).
Atelier 3 — Plan de dialogue : « une phrase + une réaction »
Plan unique : deux personnes dans le même cadre, l’une dit une phrase importante, l’autre réagit.
- Option A : couper juste avant le mot-clé vers un gros plan de la personne qui parle (coupe franche) → accent sur l’information.
- Option B : laisser le mot-clé, puis couper immédiatement sur la réaction (coupe de réaction) → accent sur le sens émotionnel.
- Option C : faire entrer la réaction en son (respiration, petit rire, silence) avant de couper (coupe sur son) → transition plus organique, rythme moins « haché ».
Critère de réussite : la version choisie doit rendre évident ce qui compte (information ou réaction) sans que le spectateur ait besoin de « rattraper » la scène.
Procédure rapide : décider « quand couper, pourquoi » en 6 questions
- 1. Qu’est-ce que ce plan doit apporter ? (contenu)
- 2. À quel timecode l’information minimale est-elle acquise ? (lisibilité)
- 3. Où va l’attention maintenant ? (direction : regard/mouvement/son)
- 4. Y a-t-il un moment de mouvement exploitable pour masquer la coupe ? (coupe sur mouvement)
- 5. Est-ce qu’une réaction raconte mieux que l’action ? (coupe de réaction)
- 6. Est-ce que le son peut préparer ou prolonger la transition ? (coupe sur son)
En pratique, marquez 2 à 4 candidats de coupe dans le plan, testez-les en lecture, puis choisissez celui qui maximise la lisibilité tout en servant le rythme voulu.