Pourquoi la continuité sert la clarté
La continuité consiste à faire en sorte que le spectateur comprenne instantanément où il est, qui fait quoi, et quand cela se passe, sans être distrait par des incohérences. Elle ne vise pas à tout montrer, mais à rendre les coupes « invisibles » sur le plan de la compréhension : l’action progresse, l’espace reste lisible, et le temps paraît cohérent (même si vous le manipulez).
Principes de continuité : les raccords essentiels
1) Raccord regard (eye-line match)
Objectif : si un personnage regarde quelque chose hors champ, le plan suivant doit logiquement montrer ce qu’il regarde (ou au moins une direction compatible).
- Vérifiez la direction du regard : gauche/droite, légèrement vers le haut/bas.
- Conservez la logique spatiale : si A regarde vers la droite du cadre, l’objet/Personne B est généralement montré(e) dans un plan qui « répond » à ce regard (souvent orienté(e) vers la gauche du cadre).
- Attention aux plans inversés : un plan miroir peut casser la logique (A semble regarder dans le vide).
Exemple concret : Plan 1 : une personne à son bureau lève les yeux vers la droite. Plan 2 : un collègue debout près de la porte, cadré de façon à être « du côté » regardé (ou au moins à donner l’impression d’être dans cette direction).
2) Raccord mouvement
Objectif : un mouvement commencé dans un plan doit se poursuivre naturellement dans le plan suivant.
- Coupez sur l’action : placez la coupe pendant le mouvement (main qui se tend, porte qui s’ouvre, personne qui se lève).
- Faites correspondre la phase du geste : si la main est à mi-chemin dans le plan 1, elle ne doit pas être déjà posée dans le plan 2 (sauf ellipse volontaire).
- Gardez la vitesse perçue : un changement brutal de vitesse entre deux angles donne une impression de « saut ».
Astuce : si le raccord mouvement ne tombe pas parfaitement, insérez un cutaway très court (un détail, une réaction, un objet) pour « réinitialiser » la perception du geste.
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3) Raccord direction (déplacements)
Objectif : si un personnage sort du cadre vers la droite, il doit logiquement entrer dans le plan suivant depuis la gauche (et inversement), afin de préserver la direction du déplacement.
- Repérez la direction dominante (gauche→droite ou droite→gauche).
- Évitez d’inverser la direction sans justification (sinon le personnage semble faire demi-tour).
- Utilisez un plan neutre (plan large, plan de coupe) si vous devez changer de direction pour des raisons narratives.
4) Raccord de position (placement dans l’espace)
Objectif : maintenir la cohérence de la position des personnages et des objets d’un plan à l’autre.
- Contrôlez les repères : porte, fenêtre, table, lampe, arrière-plan.
- Vérifiez les mains et accessoires : tasse dans la main droite puis gauche, téléphone qui change de côté, chaise qui « bouge ».
- Gardez une progression logique : si un personnage est près de la porte, le plan suivant ne doit pas le montrer soudainement au milieu de la pièce (sauf ellipse assumée).
5) Respect de l’axe (sans sur-théoriser)
Objectif : conserver une orientation stable gauche/droite entre deux personnages ou entre un personnage et son objectif (porte, écran, voiture). En pratique, cela évite que les personnages « échangent » leurs positions à l’image, ce qui désoriente.
- Choisissez un côté : une fois que vous montrez A à gauche et B à droite dans un échange, restez cohérent dans les plans suivants.
- Si vous devez changer de côté, faites-le avec un plan qui réinstalle l’espace : plan large, déplacement de caméra visible, ou plan de transition (ex. un plan où l’on voit clairement les deux et la nouvelle orientation).
- Test simple : coupez le son et regardez la scène : si vous avez l’impression que les personnages « se téléportent » de gauche à droite, l’axe a probablement été franchi sans préparation.
6) Cohérence de lumière et de son
Objectif : éviter que la coupe révèle un changement technique (exposition, température de couleur, ambiance sonore) qui attire l’attention.
- Lumière : surveillez les variations de luminosité, d’ombres sur le visage, et de balance des blancs (peau plus chaude/froide d’un plan à l’autre).
- Son : l’ambiance (room tone) doit rester stable. Un changement de réverbération ou de bruit de fond entre deux plans se remarque immédiatement.
- Micro-variations : un souffle, un frottement de vêtement, un « trou » d’ambiance entre deux phrases trahit la coupe.
Outil clé : posez une piste d’ambiance continue sous la scène (même faible) et utilisez des fondus audio courts pour lisser les raccords.
Gestion du temps : rendre les ellipses compréhensibles
Ellipses (sauter ce qui n’est pas nécessaire)
Une ellipse supprime une portion de temps tout en conservant la compréhension. Elle fonctionne si le spectateur peut déduire ce qui s’est passé.
- Créez un avant/après clair : action lancée → résultat.
- Marquez le changement par un indice : nouveau lieu, nouvelle tenue, lumière différente, son d’ambiance distinct.
- Évitez l’ellipse « floue » : si on ne sait pas ce qui a changé, on croit à une erreur de montage.
Compressions (accélérer sans perdre le fil)
La compression condense une action longue (trajet, préparation, recherche) en quelques plans significatifs.
- Choisissez 2–4 étapes lisibles : début, étape(s) clé(s), fin.
- Variez les échelles : plan large pour situer, insert pour l’action, plan de résultat.
- Gardez un fil sonore : une ambiance continue ou une musique cohérente aide à « coller » les plans.
Répétitions utiles (répéter pour clarifier)
Répéter un élément peut renforcer la compréhension : un geste important, un détail décisif, une information visuelle.
- Répétez avec intention : montrer à nouveau, mais sous un autre angle ou avec un insert plus explicite.
- Évitez la redite molle : si la répétition n’ajoute rien, elle ralentit et peut sembler accidentelle.
Transitions narratives (passer d’une idée à une autre)
Une transition narrative relie deux moments ou deux lieux par une continuité de sens (visuelle ou sonore), pas seulement par un effet.
- Match visuel : forme/couleur similaire (ex. cercle d’une tasse → cercle d’un volant) pour passer à une autre scène.
- Continuité d’action : un geste se termine dans un autre lieu (ex. fermer un ordinateur → ouvrir une porte).
- Pont audio : le son de la scène suivante commence avant l’image (ou l’inverse) pour guider l’attention.
Erreurs fréquentes et corrections
Jump cut non intentionnel
Symptôme : le sujet « saute » dans le cadre (même angle, même taille de plan), souvent dans une interview ou une action répétée.
- Correction 1 : cutaway (plan de coupe) sur un objet, une main, une réaction, l’environnement.
- Correction 2 : insert (détail) lié au propos ou à l’action (écran, document, bouton, regard).
- Correction 3 : changer d’échelle (si vous avez une autre prise) : passer de plan poitrine à plan serré, ou inversement.
- Correction 4 : pont audio : gardez l’audio continu d’une phrase, et masquez la coupe par une image différente.
Incohérences de gestes (continuité d’action)
Symptôme : une main change de position, un objet apparaît/disparaît, un personnage est assis puis debout sans transition.
- Recherchez un point de raccord : une image où le geste est similaire dans les deux plans.
- Triche par ellipse : insérez un plan d’ambiance (extérieur, couloir, public) pour signifier un saut de temps.
- Masquez par insert : détail de l’objet manipulé, puis retour sur l’action.
Variations audio visibles
Symptôme : on « entend » la coupe (changement de bruit de fond, de réverbération, de niveau), surtout entre deux prises.
- Ajoutez une ambiance continue (room tone) sous toute la scène.
- Utilisez des fondus courts (2–6 images ou quelques dizaines de ms) sur les raccords audio.
- Égalisez et homogénéisez : mêmes niveaux, même couleur sonore (EQ légère), même dynamique (compression douce si nécessaire).
- Préférez couper sur une consonne (ou entre deux mots) plutôt que sur une voyelle tenue, plus perceptible.
Outils pratiques pour sauver et clarifier une séquence
Plans de coupe (cutaways)
Plans brefs qui s’insèrent pour masquer une coupe ou ajouter une information. Ils doivent être pertinents (liés au lieu, à l’action, au propos).
- Exemples : mains qui manipulent un objet, réaction d’un interlocuteur, détail d’un document, panneau de rue, écran.
- Bon réflexe : gardez-les courts et informatifs (souvent 8 à 20 images selon le rythme).
Inserts (détails significatifs)
Plans serrés qui attirent l’attention sur un élément clé et facilitent les raccords.
- Utilisez-les pour : clarifier une action (bouton pressé), souligner un indice, masquer un jump cut.
- Vérifiez la cohérence de direction : si la main vient de la gauche dans le plan large, l’insert doit idéalement respecter cette logique.
Plans d’ambiance
Plans qui installent un lieu ou un moment (extérieur du bâtiment, salle, foule, ciel, circulation). Ils sont très utiles pour :
- marquer une ellipse (on comprend qu’un temps passe),
- changer de scène sans confusion,
- lisser l’audio (poser une ambiance stable).
Ponts audio (audio bridges / J-cut et L-cut)
Le pont audio consiste à faire chevaucher le son d’un plan sur un autre pour rendre la coupe plus fluide et guider la compréhension.
- J-cut : le son du plan suivant commence avant l’image suivante (on anticipe la nouvelle scène).
- L-cut : le son du plan précédent continue sur l’image suivante (on quitte une scène en douceur).
Procédure pratique : 1) choisissez la phrase ou le bruit qui doit rester continu, 2) prolongez l’audio sous le plan suivant, 3) ajoutez une ambiance constante, 4) appliquez de petits fondus pour éviter les clics.
Méthode pas à pas : vérifier la continuité d’une scène
- Lecture muette : regardez la scène sans son. Notez les moments où vous ne comprenez plus l’espace (positions, directions, regards).
- Lecture audio seule : écoutez sans regarder. Repérez les ruptures d’ambiance, de niveau, de réverbération.
- Contrôle des raccords : pour chaque coupe, cochez : regard, mouvement, direction, position, lumière, son.
- Corrigez d’abord avec le son : posez une ambiance continue et des ponts audio, puis ajustez les images.
- Masquez les coupes visibles : insérez cutaways/inserts/ambiances aux endroits problématiques.
- Re-test : relecture muette puis complète. Si la scène est claire sans effort, la continuité est solide.
Exercice : corriger une séquence confuse
Matériel (fourni ou à tourner)
Une mini-scène : « Une personne entre dans une pièce, cherche un objet, le trouve, et sort. » Vous disposez de : un plan large de la pièce, deux plans moyens, deux gros plans (insert), un plan d’ambiance (couloir/extérieur), et une prise audio d’ambiance.
Problèmes volontairement présents
- Un jump cut dans le plan moyen (la personne “saute” entre deux positions).
- Une incohérence de geste (l’objet est dans la main puis sur la table).
- Une variation audio (bruit de fond différent entre deux répliques ou actions).
Étapes de correction
- Réordonnez pour la logique : placez d’abord un plan large d’installation, puis l’entrée, puis la recherche, puis la découverte, puis la sortie. Ne cherchez pas la perfection : cherchez la compréhension.
- Réparez la direction : si l’entrée se fait gauche→droite, assurez-vous que les plans suivants respectent ce déplacement. Si ce n’est pas possible, insérez un plan large pour réorienter.
- Corrigez le jump cut : identifiez la coupe visible dans le plan moyen, puis insérez un cutaway (ex. mains qui fouillent un tiroir) exactement sur la coupe.
- Rendez le geste cohérent : choisissez une version (objet dans la main OU sur la table). Utilisez un insert (gros plan de l’objet posé/attrapé) pour imposer la réalité choisie, puis raccordez les plans autour.
- Stabilisez l’audio : ajoutez une piste d’ambiance continue sous toute la scène, égalisez légèrement les prises si nécessaire, et appliquez des fondus courts aux points de coupe.
- Ajoutez un pont audio : faites commencer le son de la sortie (pas, poignée de porte, ambiance couloir) avant l’image de sortie pour préparer la transition.
- Vérification finale : regardez une fois sans son (clarté spatiale), puis avec son (fluidité), puis notez 2 coupes encore visibles et corrigez-les avec un plan de coupe supplémentaire.
Grille d’auto-évaluation
| Critère | Question | Oui/Non |
|---|---|---|
| Raccord regard | Comprend-on ce que le personnage regarde ? | |
| Raccord mouvement | Les gestes se poursuivent-ils sans saut ? | |
| Direction | Les entrées/sorties respectent-elles la même direction ? | |
| Position | Objets et personnages restent-ils à leur place logique ? | |
| Lumière | Y a-t-il un changement d’exposition/couleur à la coupe ? | |
| Son | Entend-on la coupe (ambiance/niveau) ? | |
| Transitions | Les changements de moment/lieu sont-ils compris immédiatement ? |