Le montage comme outil d’intention narrative
Monter, ce n’est pas seulement « assembler des plans » : c’est décider ce que raconte la scène et ce que le spectateur doit ressentir, puis traduire ces choix en rythme (durée des plans, fréquence des coupes, alternance des points de vue, moments de silence/respiration).
Deux questions qui pilotent toutes les décisions
- De quoi parle la scène ? (l’action et l’enjeu concret) Exemple : « Elle doit récupérer un badge avant que le vigile revienne. »
- Que doit ressentir le spectateur ? (l’émotion dominante à produire) Exemple : « Tension + urgence, puis soulagement bref. »
Si ces deux réponses ne sont pas claires, le montage devient arbitraire : on coupe “par habitude” au lieu de couper “pour raconter”.
Identifier l’objectif d’une séquence et le traduire en rythme
Une même action peut être montée de façons très différentes selon l’objectif. Avant de toucher à la timeline, formulez l’objectif en une phrase, puis choisissez un rythme cohérent.
| Objectif de la séquence | Ce que le montage privilégie | Indicateurs de rythme (pratiques) |
|---|---|---|
| Informer (clarifier) | Lisibilité, continuité, hiérarchie des infos | Plans plus longs, coupes motivées par l’action, peu d’ellipses, inserts explicatifs au bon moment |
| Émouvoir | Temps pour ressentir, micro-réactions, regard | Plans tenus sur les visages/gestes, coupes rares mais significatives, respirations (silence, immobilité) |
| Créer de la tension | Attente, menace, incertitude | Alternance de plans (champ/contrechamp, menace/réaction), resserrement progressif des durées, coupes sur des “presque” (presque vu, presque attrapé) |
| Accélérer (énergie) | Dynamique, progression rapide, ellipses | Plans courts, ellipses franches, montage en rafales sur actions clés, suppression des transitions inutiles |
| Respirer (pause) | Relâchement, contemplation, changement de phase | Plans plus longs, moins d’informations par plan, rythme régulier, transitions douces (ou coupes discrètes) |
Procédure simple : objectif → rythme → vérification
- 1) Écrivez l’objectif en 10 mots maximum. Exemple : « Faire monter la tension jusqu’à l’ouverture de la porte. »
- 2) Choisissez un tempo (lent / medium / rapide) pour la majorité de la séquence.
- 3) Placez une exception volontaire (un plan plus long ou plus court) pour marquer un moment clé (révélation, hésitation, choc).
- 4) Vérifiez la cohérence : si vous coupez plus vite mais que l’objectif est “émouvoir”, demandez-vous ce que vous gagnez (intensité) et ce que vous perdez (connexion).
Notions opérationnelles pour monter avec intention
1) Unité d’action
Une unité d’action est un bloc d’action compréhensible : un geste, une interaction, une mini-tâche. Elle a un début lisible et une fin lisible.
- Exemple : « Elle fouille dans le tiroir → trouve la clé → referme. »
- Utilité : décider où couper sans casser la compréhension. On peut condenser (ellipse) ou étirer (détail) une unité d’action selon l’intention.
2) Beat narratif
Un beat narratif est un micro-événement qui fait avancer l’histoire ou l’émotion : une décision, une information, un changement d’attitude, une découverte.
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- Exemple : « Elle entend un pas dans le couloir » (information) ; « elle se fige » (réaction) ; « elle cache le badge » (décision).
- Règle pratique : un beat = une intention de coupe. Vous n’êtes pas obligé de couper à chaque beat, mais vous devez savoir où ils sont.
3) Point de bascule (avant / après)
Le point de bascule est l’instant où la scène change de phase : avant/après. C’est souvent le moment où le rythme doit se transformer.
- Exemple : avant = recherche calme ; bascule = bruit de clé dans la serrure ; après = urgence.
- Traduction en montage : resserrer (plans plus courts, alternance plus rapide) ou au contraire tenir un plan (suspense) pour faire sentir le basculement.
4) Promesse visuelle (ce que le plan annonce)
Chaque plan fait une promesse visuelle : il annonce au spectateur ce qui va compter dans les secondes qui suivent (un objet, un regard, une direction, une menace hors-champ).
- Exemple : gros plan sur une poignée = promesse « quelqu’un va entrer » ; regard vers un tiroir = promesse « quelque chose est caché là ».
- Règle pratique : payez la promesse (montrez la conséquence) ou retardez-la (tension), mais évitez de l’abandonner sans raison (frustration/confusion).
Traduire l’intention en choix concrets de rythme
Le rythme se construit avec trois leviers
- Durée des plans : plus long = absorption/émotion/respiration ; plus court = urgence/énergie/instabilité.
- Fréquence des changements d’information : un plan peut être long mais riche (mouvement interne), ou court mais pauvre (inutile). Le rythme perçu dépend de l’information, pas seulement des secondes.
- Alternance (points de vue, échelles, lieux) : alterner augmente la tension et l’attention ; rester sur un même axe peut apaiser ou enfermer.
Mini-grille de décision (à appliquer plan par plan)
- Ce plan apporte quoi ? (info / émotion / tension / respiration)
- Quelle promesse fait-il ? (et quand est-elle payée ?)
- Quel beat sert-il ? (ou est-il redondant ?)
- Où est le point de bascule ? (et le rythme le signale-t-il ?)
Exercices guidés
Exercice 1 — Repérer les beats dans une courte scène
Scène (texte) : Une personne entre dans une cuisine la nuit. Elle ouvre un tiroir, cherche un couteau. Un bruit de pas dans le couloir. Elle s’arrête. La poignée de la porte bouge. Elle cache le couteau derrière son dos. La porte s’ouvre : c’est un colocataire qui demande de l’eau. Elle souffle, sourit nerveusement.
Étape 1 : découpez en unités d’action
- Entrer dans la cuisine
- Ouvrir le tiroir et chercher
- Entendre des pas et s’arrêter
- Voir la poignée bouger
- Cacher le couteau
- Découvrir le colocataire
- Relâcher la tension
Étape 2 : listez les beats narratifs (numérotez)
- Beat 1 : « Nuit + entrée » (installation d’atmosphère)
- Beat 2 : « Elle cherche un couteau » (objectif ambigu, possible menace)
- Beat 3 : « Bruit de pas » (information de danger potentiel)
- Beat 4 : « Elle se fige » (réaction, montée de tension)
- Beat 5 : « Poignée bouge » (confirmation, point de bascule vers l’urgence)
- Beat 6 : « Elle cache le couteau » (décision, action défensive)
- Beat 7 : « Révélation : colocataire » (renversement)
- Beat 8 : « Soulagement nerveux » (respiration)
Étape 3 : repérez le point de bascule
- Avant : recherche relativement contrôlée (Beats 1–3)
- Bascule : poignée qui bouge (Beat 5)
- Après : urgence puis relâchement (Beats 6–8)
Étape 4 : notez les promesses visuelles possibles
- Tiroir entrouvert = promesse « l’objet trouvé va compter »
- Couloir sombre / hors-champ = promesse « quelqu’un arrive »
- Poignée en gros plan = promesse « entrée imminente »
Exercice 2 — Proposer un rythme cohérent avec l’intention (lent / medium / rapide)
Consigne : choisissez une intention principale, puis proposez un rythme global et des variations autour du point de bascule.
Option A : intention = créer de la tension puis relâcher
- Rythme global : medium → rapide (à la bascule) → lent (au relâchement)
- Planification pratique :
- Beats 1–2 : plans medium, laisser l’atmosphère s’installer (entrée, tiroir)
- Beat 3 : coupe nette au bruit (changement d’info)
- Beat 4 : tenir légèrement sur l’immobilité (tension par attente)
- Beat 5 (bascule) : gros plan poignée, durée courte mais marquante
- Beat 6 : coupes plus rapides (main, couteau, dos) pour l’urgence
- Beat 7 : ralentir au moment de la révélation (laisser le cerveau recontextualiser)
- Beat 8 : plan plus long (respiration, sourire nerveux)
Option B : intention = informer (scène claire, pas de suspense)
- Rythme global : medium régulier
- Planification pratique :
- Montrer clairement la recherche (un plan plus large + un insert sur le couteau)
- Réduire l’ambiguïté : réaction modérée, pas de gros plan dramatique sur la poignée
- Révélation du colocataire sans retard : coupe directe à l’ouverture de la porte
Option C : intention = émouvoir (anxiété personnelle, vulnérabilité)
- Rythme global : lent → medium (à la bascule) → lent
- Planification pratique :
- Tenir sur les micro-gestes (main qui tremble, respiration)
- Limiter les coupes “effet” : privilégier la continuité pour rester avec le personnage
- Au relâchement, garder un plan long pour laisser apparaître la honte ou le malaise
Check-list de validation (à faire après un premier montage)
- Lisibilité : peut-on résumer « de quoi parle la scène » en une phrase après visionnage ?
- Émotion : l’émotion dominante ressentie correspond-elle à l’intention écrite ?
- Beats : chaque beat important est-il visible (par l’image, la réaction, ou une coupe) ?
- Bascule : sent-on clairement le “avant/après” ? Le rythme change-t-il au bon endroit ?
- Promesses : les plans qui annoncent quelque chose sont-ils payés (ou retardés volontairement) ?
- Redondances : y a-t-il des plans qui répètent la même info sans ajouter d’émotion ou de tension ?